Réponse rapide

Pour réussir bohémienne provençale, respectez le temps de cuisson, choisissez des produits frais et locaux, et goûtez à chaque étape. La clé est la patience: préparer avec soin, puis laisser la chaleur faire son travail jusqu'à obtenir la texture parfaite.

L'histoire de cette recette dans ma cuisine

La bohémienne, je l'ai découverte dans une cuisine d'Avignon qui sentait l'anchois fondu et l'ail chaud.

C'était chez la mère d'un ami sommelier, rue des Teinturiers, un mardi de juillet où la ville cuisait. Elle avait posé sur la table un plat en terre brun, à peine plus large qu'une assiette à tarte, rempli d'une matière sombre et luisante que j'ai prise pour une compotée de tomates. J'ai demandé la recette. Elle m'a répondu qu'il n'y en avait pas, qu'il y avait des aubergines, des tomates, de l'huile, et beaucoup de patience.

Ce qui m'a frappée, c'est ce qu'il n'y avait pas. Pas de courgette. Pas de poivron. Pas d'oignon non plus, ce jour-là. Deux légumes, de l'ail, du thym, et une cuisson qui avait duré la moitié de l'après-midi. Je venais de comprendre que la Provence n'a pas un plat de légumes d'été, elle en a une dizaine, et que chacun a été construit par une contrainte différente. Celui-ci était né du refus de mélanger.

Origine et histoire

La bohémienne est une spécialité du Comtat Venaissin, ce vieux territoire pontifical dont Avignon et Carpentras sont les capitales. Les Provençaux la nomment boumiano, qui est simplement le mot bohémienne en langue d'oc. On la rencontre aussi dans le comté de Nice, où elle figure dans les recueils de cuisine niçoise, ce qui montre que le mot a circulé le long du littoral.

Son domaine géographique correspond assez exactement à celui de l'aubergine cultivée. Le Vaucluse, avec ses terres alluviales et son soleil, a longtemps été un jardin fournisseur pour tout le sud-est. Quand l'aubergine y devient abondante au dix-neuvième siècle, elle s'impose comme le légume central des tables modestes de la région. La bohémienne est la recette née de cette abondance.

Sur l'origine du nom, plusieurs hypothèses circulent et aucune n'est démontrée. Certains la rattachent aux campements installés aux portes des villes du Comtat, d'autres à l'aspect sombre et bariolé du plat, d'autres encore au caractère improvisé de sa préparation. Je vous livre ces pistes comme des pistes, pas comme des faits. Les plats populaires portent souvent des noms dont l'explication s'est perdue en route.

Ce qui est en revanche bien attesté, c'est la double personnalité de la recette. Il existe une bohémienne maigre, réduite à l'aubergine, à la tomate, à l'ail et à l'huile, servie telle quelle. Et il existe une bohémienne liée, terminée à la farine et au lait, puis gratinée au four. Les deux sont anciennes, les deux sont légitimes, et il serait absurde de trancher.

Pourquoi cette recette fonctionne

L'intérêt de la bohémienne vient de sa pauvreté assumée. Avec seulement deux légumes, il n'y a nulle part où se cacher: si l'aubergine est amère ou la tomate fade, le plat s'effondre. Cette contrainte oblige à un achat sérieux et à une cuisson juste, ce qui en fait un excellent exercice de cuisine.

Techniquement, tout repose sur le comportement de l'aubergine à la chaleur. Sa chair est une structure poreuse, presque une éponge. Chauffée doucement dans l'huile d'olive, elle s'imbibe puis, passé un certain point, ses parois cellulaires cèdent et elle relâche l'huile absorbée en même temps qu'elle devient crémeuse. Ce basculement se produit autour de vingt-cinq minutes de cuisson. Avant, elle est spongieuse et grasse. Après, elle est soyeuse.

La tomate joue le rôle inverse. Elle apporte l'eau, l'acidité et le sucre. En réduisant, elle passe d'un jus clair à une pulpe concentrée qui enrobe l'aubergine. Le mariage se fait quand les deux courbes se croisent: l'aubergine finit de s'effondrer au moment où la tomate finit de réduire. D'où l'importance de les mettre à cuire à quelques minutes d'intervalle, jamais ensemble dès le départ.

L'ail, enfin, n'est pas un condiment ici mais un troisième ingrédient. Six gousses pour un kilo d'aubergines, cela paraît beaucoup sur le papier. Après cinquante minutes de cuisson douce, il ne pique plus du tout: il a fondu et donne une douceur presque sucrée qui compense l'acidité de la tomate.

Ingrédients

Voici les proportions pour six personnes en accompagnement, ou quatre en plat principal gratiné. La liaison à la farine et au lait, en fin de liste, est facultative: elle correspond à la version gratinée d'Avignon.

  • 1,2 kg d'aubergines fines et fermes, environ 5 pièces
  • 1 kg de tomates bien mûres, type roma ou coeur de boeuf
  • 6 gousses d'ail
  • 12 cl d'huile d'olive de Provence AOP
  • 2 filets d'anchois à l'huile, facultatifs mais recommandés
  • 3 branches de thym frais
  • 1 feuille de laurier
  • 1 cuillère à café de gros sel pour le dégorgement
  • 1 cuillère à soupe rase de farine, pour la version gratinée
  • 10 cl de lait entier, pour la version gratinée
  • 40 g de fromage râpé ou 2 cuillères à soupe de chapelure, pour gratiner
  • Sel fin et poivre du moulin
  • Quelques feuilles de basilic frais

Pour un résultat fidèle à la tradition française, privilégiez les producteurs identifiés et les certifications AOP, IGP ou Label Rouge. La noblesse vient rarement du prix seul, elle vient du bon usage, de la saison et d'une vraie attention portée à la texture.

Étapes détaillées de la recette

Je travaille toujours en observant plus qu'en chronométrant. La couleur, la résistance d'un légume sous la pointe du couteau, la brillance d'une sauce ou le parfum d'une herbe chaude donnent des informations plus fines qu'une minute supplémentaire sur un minuteur. Notez ces signes une fois, vous les reconnaîtrez toute votre vie.

Comptez vingt-cinq minutes de préparation et cinquante-cinq minutes de cuisson. Les étapes 8 et 9 ne concernent que la version gratinée d'Avignon: arrêtez-vous à l'étape 7 pour la bohémienne maigre du Ventoux.

  1. Dégorger les aubergines. Lavez les aubergines et coupez-les en cubes de 2 cm sans les peler, sauf si la peau est épaisse et terne. Placez-les dans une passoire, salez au gros sel, mélangez et laissez 30 minutes. Rincez brièvement puis essorez à fond dans un torchon: les cubes doivent être secs, sinon ils cuiront à la vapeur au lieu de dorer.
  2. Monder et concasser les tomates. Incisez une croix à la base des tomates, plongez-les 15 secondes dans l'eau bouillante puis dans l'eau glacée. Pelez, coupez en quartiers, retirez le pédoncule et concassez grossièrement au couteau. Conservez tout le jus rendu sur la planche: il servira de liquide de cuisson et vous évitera d'ajouter de l'eau.
  3. Fondre les anchois dans l'huile. Chauffez 8 cl d'huile d'olive dans une cocotte large sur feu doux. Ajoutez les filets d'anchois égouttés et écrasez-les à la cuillère en bois pendant 2 minutes: ils se dissolvent complètement dans l'huile. Si vous sautez cette étape, chauffez simplement l'huile jusqu'à ce qu'elle ondule, sans fumer.
  4. Dorer les aubergines seules. Montez sur feu moyen et versez les cubes d'aubergine essorés. Mélangez pour les enrober et laissez 8 minutes en remuant toutes les 2 minutes. Ils vont d'abord boire toute l'huile, puis commencer à dorer sur les faces. N'ajoutez surtout rien d'autre tant qu'ils n'ont pas pris couleur.
  5. Ajouter les tomates et les aromates. Versez les tomates concassées avec leur jus, le thym et le laurier. Salez d'une demi-cuillère à café de sel fin, poivrez. Portez au frémissement puis baissez sur feu doux. Le mélange doit murmurer, pas bouillonner: si vous voyez de grosses bulles, descendez encore le feu d'un cran.
  6. Mijoter à couvert avec l'ail. Couvrez et laissez cuire 25 minutes. À mi-parcours, soit après environ 12 minutes, ajoutez les gousses d'ail écrasées au plat du couteau et mélangez délicatement en soulevant par le fond. L'aubergine va passer d'une chair blanche et ferme à une matière translucide qui commence à s'affaisser.
  7. Réduire à découvert. Retirez le couvercle et poursuivez 20 minutes sur feu doux à moyen. Le jus de tomate s'évapore, la préparation fonce et prend une consistance de marmelade épaisse. Retirez le thym et le laurier, goûtez et rectifiez sel et poivre. Pour la version maigre, ajoutez le reste d'huile à cru et le basilic, puis servez tiède.
  8. Lier à la farine et au lait. Pour la version gratinée, saupoudrez la cuillère de farine sur la préparation encore sur le feu, mélangez vivement 1 minute pour la cuire, puis versez le lait tiède en filet en remuant sans arrêt. Laissez épaissir 2 à 3 minutes: la préparation doit napper la cuillère sans être compacte.
  9. Gratiner et laisser reposer. Versez dans un plat à gratin en terre, lissez la surface et parsemez de fromage râpé ou de chapelure. Enfournez à 200 °C en chaleur tournante pendant 12 à 15 minutes, jusqu'à une croûte dorée et légèrement boursouflée. Laissez reposer 10 minutes hors du four avant de servir: le plat se tient beaucoup mieux.
Préparation de Bohémienne provençale avec produits français
Les textures doivent rester nettes et appétissantes.
Juliette Martin

Le geste de Juliette

Taillez les aubergines en cubes réguliers de 2 cm, plus petits que pour une ratatouille. Une bohémienne doit s'effondrer, et un cube trop gros mettra vingt minutes de plus à atteindre ce point de bascule où la chair devient crémeuse.

Les gestes de Juliette qui changent tout

Voici les trois gestes qui distinguent une version réussie d'une version moyenne. Je les répète à chaque préparation, et ils ne prennent pas plus de temps que la méthode classique.

Juliette Martin

Le geste de Juliette

Faites revenir les aubergines seules dans l'huile chaude pendant huit minutes avant d'ajouter quoi que ce soit d'autre. Elles doivent d'abord boire l'huile et commencer à dorer. Si vous versez la tomate trop tôt, l'aubergine cuit dans l'eau et reste caoutchouteuse jusqu'au bout.

Juliette Martin

Le geste de Juliette

Écrasez l'ail au plat du couteau plutôt que de le hacher, et ajoutez-le à mi-cuisson seulement. Haché et mis au début, il brûle et devient amer. Écrasé et ajouté à mi-parcours, il fond tranquillement et disparaît en donnant sa douceur.

Astuces de cheffe

Voici les trois astuces qui font passer votre plat au niveau supérieur. Elles viennent toutes de mes années en cuisine professionnelle, validées sur le terrain.

Erreurs à éviter

  • Cuire trop fort par impatience, ce qui sèche les produits.
  • Multiplier les ingrédients jusqu'à perdre le goût principal.
  • Servir brûlant sans laisser reposer.
  • Oublier l'acidité (citron, vin, vinaigre ou tomate) qui réveille le plat.
  • Acheter des produits standardisés au lieu de chercher l'origine identifiable.

La plus fréquente, je l'ai commise moi aussi au début. Vouloir tout corriger à la fin. En réalité, le goût se construit par couches. Si chaque étape est un peu soignée, vous n'avez plus besoin de sauver le plat avec trop de sel, trop de crème ou trop de fromage.

Variantes régionales

À Avignon et dans le Comtat, la version la plus courante est liée à la farine et au lait, puis passée sous le gril avec un peu de fromage râpé ou de chapelure. C'est la bohémienne gratinée, que l'on sert dans son plat de cuisson.

À Carpentras et vers le Ventoux, on croise davantage la version maigre, sans liaison, où les aubergines et les tomates cuisent simplement jusqu'à la marmelade. Certaines familles y ajoutent une pointe de fenouil sauvage ramassé sur les collines. Dans le comté de Nice, la bohémienne accepte parfois un peu d'oignon et se rapproche alors davantage d'une ratatouille resserrée.

Les variantes à l'anchois se rencontrent partout dans la zone, avec deux ou trois filets fondus dans l'huile de départ. Certains ajoutent aussi une poignée d'olives noires en fin de cuisson, ce qui la rapproche du registre de la tapenade. En revanche, ajouter courgette et poivron n'en fait plus une bohémienne: cela devient une ratatouille, ou une chichoumeille si tout cuit ensemble. Le nom suit les légumes, pas l'inverse.

À servir avec

La bohémienne se sert tiède dans son plat, avec une cuillère et du pain. C'est un plat d'accompagnement magnifique pour un gigot d'agneau, une épaule confite ou de simples côtelettes grillées au sarment. Le gras de l'agneau et la douceur de l'aubergine se répondent parfaitement.

En version gratinée, elle tient très bien le rôle de plat principal avec une salade de roquette. J'aime aussi la servir froide en entrée l'été, avec un œuf dur écrasé dessus et un filet d'huile crue. Sur des pâtes courtes, allongée d'un peu d'eau de cuisson, elle devient un dîner de dix minutes qui n'a l'air de rien.

Pour le vin, le Comtat offre ce qu'il faut. Un Côtes du Ventoux rouge, souple et frais, ou un Vacqueyras jeune si le plat accompagne l'agneau. En rosé, une Tavel ou un Côtes du Rhône rosé de bonne tenue. Si vous servez la bohémienne froide en entrée, un blanc de Châteauneuf-du-Pape ou un Côtes du Rhône blanc à base de clairette apporte le gras et la fraîcheur qui vont bien avec l'aubergine.

Détail gourmand de Bohémienne provençale
Une assiette simple, prête à rejoindre la table.

Différence entre ratatouille et bohémienne

La différence entre ratatouille et bohémienne tient au nombre de légumes et à la texture finale. La ratatouille provençale rassemble cinq légumes: aubergine, courgette, poivron, tomate et oignon. La bohémienne du Comtat Venaissin n'en retient que deux, l'aubergine et la tomate, longuement fondues à l'huile d'olive avec beaucoup d'ail, souvent liées et gratinées.

Cette réduction du casting n'est pas un appauvrissement, c'est un parti pris. En supprimant le poivron, on supprime l'amertume verte et le sucre grillé qui dominent une ratatouille. En supprimant la courgette, on supprime l'eau. Il ne reste que l'aubergine crémeuse et la tomate concentrée, deux saveurs qui occupent tout l'espace au lieu de se partager la place.

Deuxième écart majeur: la finition. Personne ne gratine une ratatouille. La bohémienne avignonnaise, elle, se termine régulièrement par une cuillère de farine, un peu de lait, une chapelure et un passage sous le gril. Elle change alors de catégorie et devient un plat de four, servi dans son plat de terre, avec la croûte qui craque sur le dessus.

Bohémienne, ratatouille et chichoumeille en un coup d'oeil
CritèreBohémienneRatatouilleChichoumeille
LégumesAubergine et tomateAubergine, courgette, poivron, tomate, oignonLes cinq mêmes que la ratatouille
CuissonEnsemble en cocotte, aubergines dorées d'abordChaque légume saisi séparémentTout ensemble, à couvert puis à découvert
TextureMarmelade denseMorceaux nets et identifiablesCompotée fondue
FinitionSouvent liée et gratinée au fourFilet d'huile crue et basilicFilet d'huile crue, jamais gratinée
BerceauComtat Venaissin, Avignon, CarpentrasNice, Var, littoral provençalGard, Nîmes, Cévennes

Si vous hésitez encore, la question à vous poser est celle du rôle du plat. Pour accompagner un agneau ou remplir une tarte, la bohémienne dense l'emporte. Pour mettre en valeur de beaux légumes de marché, prenez la ratatouille provençale saisie légume par légume. Pour un plat de fond de cocotte à préparer la veille, la chichoumeille du Gard est imbattable.

J'ai poussé la comparaison plus loin, en y ajoutant le tian et la tarte arlésienne, dans mon dossier sur les variantes régionales de la ratatouille.

Bohémienne : origine du nom et du plat

La bohémienne est née dans le Comtat Venaissin, ancien territoire des papes autour d'Avignon et de Carpentras, et son nom provençal est boumiano. Elle apparaît quand l'aubergine devient un légume courant dans le Vaucluse, au dix-neuvième siècle. C'est une recette de terres maraîchères, faite pour absorber une production abondante avec très peu de moyens.

Sur le nom lui-même, la prudence s'impose. Trois explications circulent: le voisinage des campements de gens du voyage aux portes des villes du Comtat, l'aspect sombre et mêlé du plat, et son caractère improvisé, fait de ce que l'on a sous la main. Aucune n'est appuyée par une source ancienne solide, et les recueils régionaux se contentent le plus souvent de rapporter le mot sans l'expliquer.

Ce flou n'a rien d'exceptionnel pour un plat populaire. Les recettes de pauvreté ne sont pas écrites au moment où elles se créent, elles sont notées bien plus tard, quand quelqu'un décide qu'elles méritent de l'être. À ce moment-là, l'origine du nom a déjà été perdue par deux ou trois générations.

Ce qui est certain, c'est que le mot a voyagé. On le retrouve dans le comté de Nice, à trois cents kilomètres de là, appliqué à une préparation très proche. Le couloir rhodanien et la côte méditerranéenne ont toujours fait circuler les recettes et les mots plus vite que les frontières administratives.

Choisir ses aubergines pour une bohémienne réussie

Avec deux légumes seulement, l'achat compte autant que la cuisson. Je cherche des aubergines fines et allongées plutôt que les grosses variétés rondes et bouffies. Moins de volume signifie moins de graines, et les graines sont le siège de l'amertume. Une aubergine de 200 à 250 g est le format idéal pour ce plat.

Trois contrôles au marché, dans l'ordre. Le poids d'abord: elle doit sembler lourde pour sa taille, signe d'une chair dense et gorgée d'eau, donc récente. La peau ensuite: tendue, brillante, sans ride ni tache brune. Le pédoncule enfin, qui doit être vert et ferme; s'il est sec et brun, l'aubergine a passé plusieurs jours en caisse.

Le test qui ne trompe pas est celui de la pression. Appuyez doucement avec le pouce près du pédoncule. Si la chair revient immédiatement, elle est ferme et jeune. Si l'empreinte reste marquée, la chair a commencé à se déstructurer et vous obtiendrez une purée grise en cuisant. Reposez-la sans hésiter.

Pour les tomates, la saison décide de tout. De juillet à septembre, prenez des tomates de plein champ bien mûres, coeur de boeuf ou roma. Hors saison, mieux vaut une bonne conserve de tomates entières pelées qu'une tomate de serre sans goût. C'est un des rares cas où je préfère franchement la boîte au frais.

La bohémienne gratinée d'Avignon, mode d'emploi

La version gratinée est celle que l'on rencontre le plus souvent dans les cuisines avignonnaises. Elle consiste à lier la préparation cuite avec un peu de farine et de lait, puis à la faire dorer au four dans son plat de service. L'idée n'est pas de transformer le plat en gratin de pâtes: la liaison doit rester discrète et servir uniquement à tenir l'ensemble.

La proportion juste est d'une cuillère à soupe rase de farine et de dix centilitres de lait pour un kilo deux cents d'aubergines. Saupoudrez la farine sur la préparation encore chaude, mélangez une minute pour la cuire et enlever le goût de cru, puis versez le lait tiède en filet sans cesser de remuer. Deux à trois minutes suffisent pour épaissir.

Pour la surface, deux écoles. Le fromage râpé, plutôt un vieux comté ou un tomme de Provence, donne du gras et une croûte souple. La chapelure sèche, arrosée d'un filet d'huile d'olive, donne un croustillant sec qui contraste mieux avec la texture fondue du dessous. Je préfère la chapelure, mais c'est un goût personnel.

Enfournez à 200 °C en chaleur tournante, douze à quinze minutes, jusqu'à ce que la surface soit dorée et légèrement boursouflée. Le point à ne pas rater, c'est le repos: dix minutes hors du four avant de servir. Le plat se raffermit, la découpe devient nette, et vous ne servez plus une soupe brûlante mais une vraie part qui se tient.

Servir la bohémienne : mes trois usages préférés

En accompagnement d'agneau, c'est son emploi historique et le plus convaincant. Le gras de l'épaule ou du gigot rencontre la douceur de l'aubergine et l'acidité résiduelle de la tomate, et l'ensemble s'équilibre sans effort. Servez la bohémienne tiède dans son plat, avec la viande à côté, jamais dessus, pour ne pas la noyer de jus de rôti.

En entrée froide d'été, je l'écrase grossièrement à la fourchette, j'ajoute un œuf dur haché et un filet d'huile d'olive crue, et je sers avec des tranches de pain de campagne grillé. C'est frais, c'est simple, et cela vide le réfrigérateur avec élégance. Un tour de moulin à poivre au dernier moment fait toute la différence.

En sauce pour des pâtes courtes, enfin. Allongez deux louches de bohémienne avec un peu d'eau de cuisson des pâtes, mélangez hors du feu avec des rigatoni ou des penne, ajoutez du basilic et un peu de brousse ou de ricotta. Ce n'est pas provençal au sens strict, mais c'est ce que je fais le plus souvent avec les restes.

Dernier conseil de service: le plat de terre. La bohémienne perd très vite sa chaleur dans une porcelaine fine. Un plat en terre vernissée, chauffé au préalable, la maintient à la bonne température pendant tout le repas. C'est le genre de détail que l'on trouve dans toutes les maisons du Comtat et qui n'apparaît jamais dans les recettes écrites.

Sources et références

Pour aller plus loin sur les labels et signes officiels de qualité, je recommande les signes officiels de qualité de l'INAO et le dossier du Ministère de l'Agriculture sur les signes officiels. Ce sont des liens institutionnels que je consulte régulièrement.

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Questions fréquentes

Quelle est la différence entre la ratatouille et la bohémienne ?

La ratatouille réunit cinq légumes: aubergine, courgette, poivron, tomate et oignon. La bohémienne n'en garde que deux, l'aubergine et la tomate, avec beaucoup d'ail et d'huile d'olive. Sa texture est plus dense, presque une marmelade, et elle se termine souvent liée à la farine puis gratinée, ce que la ratatouille ne fait jamais.

Quelle est l'origine du nom bohémienne ?

Le nom vient du provençal boumiano, qui signifie bohémienne. Son explication exacte n'est pas établie: on évoque les campements aux portes des villes du Comtat, l'aspect sombre du plat ou son caractère improvisé. Aucune de ces hypothèses ne fait consensus, et je préfère le dire plutôt que d'en choisir une au hasard.

Quels légumes entrent dans une vraie bohémienne provençale ?

Deux légumes seulement, l'aubergine et la tomate, dans des proportions à peu près équivalentes en poids. S'y ajoutent l'ail, l'huile d'olive, le thym et le laurier. Dès que vous mettez du poivron ou de la courgette, vous quittez la bohémienne pour entrer dans le territoire de la ratatouille.

Faut-il peler les aubergines pour la bohémienne ?

Pas nécessairement. Si vos aubergines sont jeunes, fines et à peau brillante, gardez-la: elle tient les cubes et apporte de la couleur. Sur de grosses aubergines de fin de saison, à peau épaisse et mate, pelez-les partiellement en zébrant, une bande sur deux, ce qui évite l'amertume sans faire de la purée.

Pourquoi ma bohémienne rend-elle trop d'huile ?

Parce que les aubergines n'ont pas atteint leur point de bascule. Une aubergine absorbe l'huile pendant les premières minutes, puis la relâche quand ses parois cèdent, autour de vingt-cinq minutes de cuisson. Si vous arrêtez trop tôt, l'huile reste prisonnière. Poursuivez la cuisson, elle ressortira toute seule.

Doit-on obligatoirement gratiner la bohémienne ?

Non. La version maigre, sans liaison ni gratin, est tout aussi traditionnelle et se rencontre surtout autour de Carpentras et du Ventoux. Le gratin lié à la farine et au lait est plutôt la signature avignonnaise. Les deux coexistent depuis longtemps, choisissez selon l'usage que vous voulez en faire.

Peut-on faire la bohémienne sans anchois ?

Bien sûr, la recette fonctionne parfaitement sans. Les anchois n'apportent pas de goût de poisson après cuisson, ils ajoutent une profondeur salée. Si vous les retirez, compensez avec un peu plus de sel et laissez cuire l'ail cinq minutes de plus pour gagner en rondeur.

Combien de temps se conserve la bohémienne ?

Quatre à cinq jours au réfrigérateur, dans un contenant hermétique avec un voile d'huile d'olive sur le dessus. Elle est nettement meilleure le deuxième jour. Au congélateur, elle tient trois mois, mais préparez-la alors sans la liaison à la farine, qui supporte mal la congélation.

La bohémienne se sert-elle chaude ou froide ?

Tiède, de préférence, ou à température de pièce. La version gratinée se sert sortie du four après dix minutes de repos. La version maigre est excellente froide en entrée, avec un œuf dur écrasé dessus et un filet d'huile crue. Brûlante, l'huile prend toute la place et le plat perd sa finesse.

Quelle différence entre bohémienne et caviar d'aubergine ?

Le caviar d'aubergine est une purée froide, obtenue en cuisant les aubergines entières au four puis en écrasant leur chair avec de l'huile, du citron et parfois du tahini. La bohémienne est une cuisson en cocotte, avec de la tomate, où les morceaux d'aubergine restent perceptibles. Ce sont deux préparations très différentes.

Mon mot final

Deux légumes, de l'ail, de l'huile et du temps. Il n'y a rien d'autre dans une bohémienne, et c'est exactement ce qui la rend difficile à rater et impossible à tricher. Si vos aubergines sont bonnes et si vous acceptez de laisser la cocotte tranquille pendant une heure, vous obtiendrez un plat qui a du fond.

Je la fais surtout en septembre, quand les aubergines de fin de saison sont à leur meilleur et que les tomates ont encore du soleil dedans. Faites-la la veille, gratinez-la le lendemain si l'envie vous prend, et servez-la dans son plat de terre. C'est une cuisine de Comtat, sans démonstration, qui se contente d'être juste.